De gauche à droite: Éric D'Agostino, Michel Cornélis, Séverine Vincent, Dominique Meessen, Brigitte Moreau et Olivier Delacuvellerie.
Du 26 au 29 mars 2026, la Foire du livre de Bruxelles a repris possession de Tour & Taxis pour sa 55e édition. Gratuite sur inscription, elle a une nouvelle fois confirmé son statut de grand rendez-vous littéraire en Belgique francophone, mais aussi de carrefour culturel à l’échelle européenne.
Comme chaque année pour les éditions F deville, ce rendez-vous célèbre des moments de grande convivialités entre nos auteurs!
Cette année, la Foire avait choisi pour fil conducteur une formule ambitieuse : « Défier le futur ». Le thème n’avait rien d’un slogan creux. Il invitait au contraire à ralentir, à rêver, à exercer l’esprit critique, mais aussi à interroger le rôle du livre dans un monde saturé d’écrans, d’accélération et d’incertitudes. La littérature, l’essai, la bande dessinée, le polar, les livres jeunesse, la romance ou encore les littératures de l’imaginaire y ont trouvé leur place dans une programmation pensée comme un vaste espace de circulation entre les genres, les générations et les sensibilités.
Il faut dire que la Foire du livre de Bruxelles ne se contente plus depuis longtemps d’être un simple salon. L’ASBL qui l’organise revendique une mission claire de promotion du livre et de la lecture auprès de tous les publics. Sur son propre site, elle rappelle son attachement à la francophonie tout en défendant une véritable ouverture internationale, et insiste sur son rôle de trait d’union entre éditeurs, auteurs, libraires, bibliothécaires, critiques et lecteurs. Cette identité, à la fois généraliste, accessible et réflexive, s’est pleinement retrouvée dans l’édition 2026.
L’ampleur de l’événement reste impressionnante. Les données communiquées avant l’ouverture évoquaient déjà plus de 350 activités, plus de 300 exposants et quelque 1 200 auteurs. Après clôture, plusieurs comptes rendus ont confirmé le très haut niveau de participation, avec un record d’affluence annoncé à 92 000 visiteurs, ainsi qu’environ 1 100 auteurs, 528 éditeurs et 306 exposants. Cette fréquentation exceptionnelle dit quelque chose de simple et de rassurant : contrairement aux discours récurrents sur son déclin, le livre demeure un puissant lieu de rassemblement, de curiosité et de conversation publique.
Ce succès est d’autant plus significatif qu’il s’inscrit dans une histoire longue. La Foire se présente comme un événement culturel majeur, installé à Tour & Taxis, porté par une volonté constante de faire dialoguer actualité éditoriale, découverte et réflexion. Son ancrage repose aussi sur une politique d’accessibilité assumée : l’édition 2026 marquait d’ailleurs, selon Visit Brussels, dix ans d’entrée gratuite. Dans un contexte où l’accès à la culture reste une question centrale, ce choix n’est pas anodin. Il participe directement à la vitalité démocratique d’un tel événement.
La richesse d’une foire se mesure aussi aux visages qu’elle rassemble. L’édition 2026 a mis en avant un plateau particulièrement large, mêlant figures incontournables, auteurs populaires et voix plus singulières. Cette diversité de profils et de registres montre bien l’une des forces de la Foire : elle ne cherche pas à opposer littérature dite exigeante et littérature grand public, mais à les faire coexister dans un même espace de visibilité.
L’organisation des espaces confirmait cette logique d’ouverture. Quartier manga, espace Love & Whispers, programmation BD, remises de prix, rencontres européennes, expositions : la Foire 2026 assumait pleinement une vision plurielle du livre et de ses usages. Le visiteur pouvait venir pour une dédicace, pour un débat d’idées, pour une table ronde politique ou sociétale, pour la jeunesse, pour la bande dessinée ou simplement pour flâner dans ce qui reste, au fond, une gigantesque librairie temporaire. C’est précisément cette coexistence entre le festif, le curieux et le substantiel qui fait tenir l’ensemble.
Le thème « Défier le futur » s’est d’ailleurs traduit de manière concrète dans la programmation. Certains ateliers et rencontres ont placé au centre la question de l’esprit critique, de l’éducation aux médias, de la lecture à l’ère de l’IA ou encore du rapport entre corps, droits, héritages politiques et avenir démocratique. Le programme jeunesse, par exemple, mettait en avant une réflexion sur l’avenir de la lecture, tandis que d’autres rendez-vous abordaient la fabrication de l’information, la vérification des sources ou les violences en ligne. La Foire ne s’est donc pas contentée de célébrer le livre comme objet culturel : elle l’a aussi défendu comme outil intellectuel, civique et pédagogique.
Cette dimension éducative et sociale est au cœur du projet de la Foire. Son programme Objectif lire, développé tout au long de l’année, vise des publics parfois éloignés du livre : personnes en alphabétisation, publics précaires, aînés, personnes en situation de handicap, ou encore personnes dont les parcours migratoires ont rendu l’accès à la culture plus fragile. Là encore, l’édition 2026 ne peut être comprise uniquement comme un événement ponctuel : elle s’inscrit dans une politique culturelle plus large, qui cherche à faire tomber les barrières symboliques, économiques ou sociales autour de la lecture.
Il faut aussi relever la portée symbolique d’une telle manifestation à Bruxelles. Capitale politique, ville de passages, de langues et de tensions parfois contradictoires, Bruxelles offre à la Foire un cadre particulièrement juste. Le livre y devient non seulement un bien culturel, mais un lieu d’échange entre mondes éditoriaux, disciplines, sensibilités politiques et traditions nationales. La présence d’un espace Place à l’Europe, avec une quarantaine de rencontres littéraires consacrées au continent, allait clairement dans ce sens. Dans une époque où le débat public est souvent fragmenté, la Foire semble vouloir réaffirmer le livre comme espace commun.
Tout n’y est évidemment pas uniforme, et c’est tant mieux. Comme dans toute grande foire généraliste, certains visiteurs viennent pour les grandes signatures, d’autres pour les maisons indépendantes, d’autres encore pour des secteurs spécifiques comme le polar, la BD ou la jeunesse. Quelques retours publiés après l’événement soulignent d’ailleurs que cette très large ouverture peut donner le sentiment d’une domination de certaines tendances éditoriales plus visibles que d’autres. Mais cette hétérogénéité fait aussi partie du jeu : une foire du livre n’est pas un programme théorique, c’est un organisme vivant, traversé par les goûts du temps, les équilibres commerciaux, les paris culturels et les curiosités imprévues.
Au fond, c’est peut-être cela que cette édition 2026 a le mieux montré. Défier le futur, ce n’était pas annoncer une littérature prophétique ou technophile. C’était rappeler que le futur se pense aussi dans les livres, dans les débats, dans les rencontres, dans les désaccords, dans les transmissions. C’était affirmer que lire n’est pas se retirer du monde, mais s’y préparer autrement. À Tour & Taxis, pendant quatre jours, la Foire du livre de Bruxelles a donné corps à cette conviction avec une ampleur qui force le respect.
Le bilan chiffré, avec son record de fréquentation, confirme la réussite de l’édition. Mais l’essentiel est peut-être ailleurs : dans la preuve renouvelée qu’un salon du livre peut encore être un lieu de désir, de pensée et de partage. Dans une époque volontiers inquiète de l’avenir du livre, la Foire du livre de Bruxelles 2026 aura au moins rappelé ceci : le livre n’est pas un vestige. Il reste une forme active de présence au monde.