BRUXELLES-CULTURE
Pierre-Jean Cherer, acteur et scénariste français que l’on connaît pour sa verve acide et ses dialogues taillés au scalpel, signe avec Ma femme et mes enfants d’abord un roman déroutant, drôle et désespéré. Sous des dehors de comédie légère, il nous entraîne dans les tréfonds d’une existence désorganisée, celle d’un homme en perpétuelle fuite, égaré dans ses amours, écartelé entre ses responsabilités de père et ses désirs de liberté. Il ne s’agit ni d’un héros, ni d’un salaud, encore moins d’un modèle, mais d’un citoyen lambda, un peu lâche, souvent touchant et toujours humain. Voilà sans doute où réside toute la force de ce livre, qui parvient à rendre palpable cette faille universelle, ce tiraillement entre besoin d’aimer et peur de se perdre. Assez rapidement, le ton s’impose avec une confession à la fois amère et hilarante. Le protagoniste aime les femmes ou, plutôt, il aime l’idée de les aimer. Mais à chaque fois, il fuit, se ment et se dissimule derrière une désinvolture de façade. Son passé s’apparente à une mosaïque de visages oubliés et de prénoms qui s’entremêlent, de décisions bancales. Il a des enfants, ici et là, à peine plus présents que lui. Il les aime, probablement. Il voudrait faire mieux, sûrement. Mais il n’y parvient jamais. L’auteur réussit ici le pari de nous faire rire là où d’autres nous feraient pleurer. Il utilise la dérision comme une armure, autant que comme un révélateur. Chaque trait d’humour ressemble à un coup de scalpel qui tranche au plus près les contradictions. Dans ce roman, les femmes apparaissent tour à tour telles de grandes absentes et de grandes figures à encenser. Présentes par leur absence, elles deviennent à la fois des repères et des repaires, mais essentiellement des témoins de l’échec répété du narrateur à bâtir quelque chose de stable. Chaque relation fait l’effet d’un tremblement de terre miniature, chaque rupture s’apparente à une catastrophe discrète. Le personnage principal ne hait pas les femmes. Il les admire à chaque fois, mais ne parvient pas à les aimer convenablement. Le titre lui-même sonne avec un timbre de mauvaise farce. Il évoque les consignes de sécurité en cas de naufrage ou le modus operandi pour maintenir la tête hors de l’eau.