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Désaccord parfait.

Un article de Séverine Radoux publié dans Le Carnet et les instants.

Le roman de Catherine Demaiffe débute par le récit de l’enfance des deux héros qui formeront une famille quelques années plus tard, mais pour l’heure, nous découvrons progressivement ce qui a forgé le caractère des principaux intéressés. D’un côté, il y a Alexandra, élevée par des sœurs et sa tante Maria suite au décès de ses parents et ses frère et sœur dans un accident d’avion. D’un autre côté, il y a Victor, le fruit d’une union hors mariage, élevé seul par sa mère et taxé de bâtard durant toute sa jeunesse. Alexandra a grandi dans l’admiration de son père pilote à la Royal Air Force, tandis que Victor a essayé d’être un gentil garçon mais a été abîmé par les assauts déplacés d’un homme d’église.

Les deux orphelins se rencontrent lorsqu’ils ont une vingtaine d’années. Sans surprise, leurs blessures d’enfance scellent entre eux une relation de couple névrotique qui arrange chacune des parties : une femme docile et admirative effectuant toutes les tâches domestiques et familiales face à un artiste ombrageux et foncièrement égoïste.

il s’était rendu à l’évidence

il était réellement doué

et comme tous les êtres dotés de talent

comme tous les êtres qui ont du génie

il avait bien dû consentir à faire des sacrifices

ses enfants étaient pour lui des étrangers

sa femme crevait à petit feu

mais ce qu’il y gagnait

le succès

le succès qui consolait si bien […]

quelle magnifique revanche

il avait aujourd’hui deux pères

Dieu et le succès.

Dans ce couple mal accordé, Victor prend toute la place et les autres membres de la famille s’adaptent constamment à ses caprices. Blessé par son exclusion du séminaire et la déception qu’il a infligée à sa mère, il ne peut freiner sa quête éperdue de reconnaissance. Instable et avide de domination, il est néanmoins conscient de sa part sombre et de l’ambivalence qui l’habitent. En public, il se montre lumineux ; dans la sphère privée, il devient ombrageux et autoritaire, parfois violent.

le suicide de la mère de Victor

comme un verdict définitif d’abandon

tombé comme un couperet sur sa tête de bâtard

d’enfant de la honte

la honte

la honte et le silence

la culpabilité de son propre sort

la volonté de se racheter

et la colère en lui

permanente

sourde

comme une petite musique de fond

qui bat la mesure

puis parfois

d’une rupture

d’un silence impromptu

la violence qui surgit

incontrôlable

incontournable

la violence qui emporte tout.

Jusqu’au lever du jour est un récit rédigé en vers libres qui retrace l’enfance des deux protagonistes et leur histoire de couple en alternant le point de vue de chacun. Grâce aux retours à la ligne et au style direct de Catherine Demaiffe, qui aborde sur le même ton les détails anodins comme les faits graves, nous sommes amenés à palper la complexité brute des personnages où se mêlent habilement la noirceur et la bonté.

Le diagnostic d’une maladie grave chez Victor vient enrayer l’engrenage d’une systémique prévisible. Un éclair de lucidité parcourt le héros face à sa femme et ses enfants qui se sont éloignés et protégés de lui chacun à sa façon. Arrivera-t-il à dépasser le ressentiment et l’indifférence qu’il suscite chez ses proches avant qu’il ne soit trop tard ?

Séverine Radoux

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