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Les naufragés du temps.

Un article de Philippe Remy-Wilkin dans Le Carnet & les instants.

LE CARNET ET LES INSTANTS

En 2022, Patrizio Fiorilli nous avait étonnés avec Au commencement, il y eut le mal, aussi biblique que peu catholique : diverses audaces décapaient un paysage historique trop souvent académisé. Dans son quatrième ouvrage, toujours publié par les éditions bruxelloises F deville (sans point et sans majuscule), l’auteur reste fidèle à l’Histoire mais nous revient dans un registre plus court, un micro-roman.

Le pitch ?

Deux frères, inséparables depuis l’enfance, se lancent dans une randonnée en pleine nature, au cœur des Alpes autrichiennes. Or, même pour les plus aguerris, la montagne est un univers ô dangereux. Une avalanche ! Et les deux jeunes gens de glisser dans une crevasse, de sentir le froid les saisir, tout espoir les quitter, la mort ramper. Sam, agent secret d’exception, qui a protégé plusieurs Grands de ce monde, voudrait veiller encore sur son frère Jo, son opposé, fragile et sensible, vivant dans la solitude et la pratique artistique. Mais la lucidité pointe :

(…) ses collègues de Vienne devraient appeler un remplaçant lundi pour le voyage du chancelier à Paris. 

Clap de fin ? Non ! Sam se réveille dans un lit et découvre son frère souriant, en attente, comme dans un rapport de force inversé. Car Jo est déjà installé depuis deux jours dans cet autre décor, en avance dans la compréhension de la situation, sa digestion. Ils ont été sauvés ? Par qui ? Et où sont-ils ?

Un thriller !

Le suspense est orchestré d’entrée de jeu, rythmé par les titres des chapitres : « 4 jours avant le coup de feu », « 3 jours avant le coup de feu », « 55 heures avant le coup de feu », etc. Le fantastique se faufile dès la première page, dans la foulée d’une « silhouette floue et sombre » qui descend les parois de glace, se penche vers Sam. Qui est cet homme, ce sauveur qui parle sans parler, imprimant ses idées, ses mots dans les têtes sans ouvrir la bouche :

Je suis tout l’Étang, depuis toujours. 

Très vite, le soulagement va céder la place à la stupéfaction. Face à un environnement impossible :

Tout est là comme sur ces photos dentelées que maman gardait dans une boîte au grenier. 

Jo, le fragile, guide Sam, le fort :

La crevasse était ce que les auteurs de science-fiction appellent une déchirure du continuum espace-temps. Nous y sommes tombés en 1982, nous en sommes ressortis en 1936. 

1936 ! L’horreur, cette fois, déferle. Sam et Jo sont nés juifs, Samuel et Joshua, leur famille a été décimée durant la Shoah et… ils ont atterri en Bavière juste avant le passage d’un certain Hitler, qui se dirige vers sa retraite de Berchtesgaden. Comment vivre au milieu des nazis ? Quelle attitude adopter ? Se cacher ? Ou… ?

Mises en abyme

Au-delà de l’anecdote, le récit, narré de manière alerte, soulève deux grands questionnements, incarnés chacun par l’un des frères.

Sam se braque sur les millions de morts de la Deuxième Guerre mondiale, l’inertie des populations, « ces coupables aux mains propres » :

Ne rien faire, c’est choisir d’être complice, […] passer sagement dans le camp des assassins. 

Mais Jo, plus réfléchi, comprend que tout n’est pas si simple : le temps, les temps recèle(nt) bien des mirages, des leurres, des impasses… Jusqu’à vouloir… « sauver Hitler » ?

Conclusion

Avec Sauver Hitler, Patrizio Fiorilli offre au lecteur un cocktail équilibré, distillant suspense, action, émotion et réflexion. Un conte fantastique joliment enlevé qui donne envie de creuser le sillon de la collection « Œuvres au jaune » dirigée par l’auteur Marc Meganck.

Philippe Remy-Wilkin dans Le Carnet & les instants

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