LE CARNET ET LES INSTANTS
Fabrice est un jeune homme de 16 ans qui vient de perdre sa mère. Il vit désormais avec son père, un homme coupé du monde par son tempérament et son métier, qui s’exprime quasi exclusivement avec des citations littéraires et des proverbes. Face à ce deuil, Fabrice et son père sont plongés dans la solitude et dans l’obscurité.
C’est vrai que c’était difficile de ne pas la remarquer, ma mère. J’étais si fier de marcher à ses côtés et quelquefois en colère contre les regards qu’elle éveillait. De cette lumière, il ne reste rien. Enfermé dans sa cave et ses habitudes, mon père n’a pas encore compris que la mort de ma mère le laisse sans relais à l’extérieur, que l’ombre ne rejaillira dorénavant plus que sur l’ombre.
Un jour, ils reçoivent un avis d’expropriation : leur maison va être démolie afin de faire la place à de nouvelles constructions pour la Communauté européenne. Fabrice et son père déménagent alors dans un ancien garage du quartier de la place Riga, où l’absence d’ordre semble refléter leur désordre intérieur.
Sans soutien réel, Fabrice déserte l’école et trouve du travail chez Lucien, un libraire qui a été proche de sa mère. Sur un coup de tête, il vole dans la caisse et décide d’aller voir la Mer Rouge. Finalement, il se retrouve à Toulon avec Pauline, une quadragénaire rencontrée dans le train avec qui il passe du bon temps, mais son séjour dans la villa de la jeune divorcée sera écourté brutalement à la suite d’un événement qui le fait fuir. Nous suivons alors les aventures du héros, ses rencontres dans la rue, et nous nous laissons porter, tout comme lui, qui ne cherche rien, mais se laisse voguer. Au fur et à mesure que nous progressons dans le récit, nous découvrons que le protagoniste entend des voix qui lui parlent et le chamboulent parfois, ce qui nous invite régulièrement à nous demander si telle ou telle scène est réelle ou illusoire.
Dans Riga le connecté, Martin Ryelandt nous donne à lire une histoire dans un style parfois familier et cru, où l’on voit un jeune homme se laisser aller à la dérive, faute de structure psychique suffisamment contenante et d’environnement familial soutenant. À plusieurs reprises, on peut faire le lien avec le héros de L’attrape-cœurs de J.D. Salinger, qui nous rappelle à quel point un jeune habité par le vide, la peur et la colère est l’objet d’une violence sournoise puissante.
Je ne me souviens plus de l’avant, de notre maison, l’époque où nous vivions à trois avec ma mère. Je n’ai pas de souvenir originel, pas d’image fondatrice, rien pour faire des comparaisons. La nuit totale, avec juste une tache de couleur : du bleu. Du bleu déformé par des vibrations d’air chaud. Une carte postale de vacances, où transparaît un visage de femme. Et l’exhalaison troublante d’un parfum. Sans doute celui de ma mère, mais ce n’est pas certain. Comme si mon père et moi étions restés au fond d’un trou noir ou que nous avions toujours reçu des coups de marteau sur la tête sans pouvoir nous dire si c’était bien ou non.
Fabrice n’est pas très à l’aise avec les mots, il est malmené par ses pulsions agressives et les quelques phrases qu’il répète de manière lancinante dans le récit nous font palper l’ampleur de son identité vacillante. Comme le dit le célèbre proverbe africain, il faut tout un village pour élever un enfant. Certains êtres malveillants rôdent autour de notre héros, puissent-ils ne pas s’emparer de Fabrice et lui faire commettre l’irrémédiable…
Séverine Radoux dans Le Carnet et les instants