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Clochard céleste.

Un article de Philippe Remy-Wilkin publié dans Le Carnet et les instants

LE CARNET ET LES INSTANTS

Marc Meganck n’a pas encore cinquante ans mais sa fiche Wikipédia donne le tournis. Des dizaines de titres publiés, du roman à la nouvelle ou à l’essai, du polar à Bruxelles en passant par l’archéologie. Un graphomane ?

J’irai tirer sur vos tongs, un micro-roman paru chez le même éditeur, F deville (sans point ni majuscule, une maison qui monte), était un pur plaisir de lecture ; une curiosité vive a précédé l’entame de Mystificateur !, dopée dès la quatrième de couverture : l’auteur s’inspire de faits réels et va tenter de reconstituer le parcours aventureux et « rocambolesque » d’un redoutable faussaire, qui a réussi à berner les autorités belges et françaises, chassé l’Atlantide…

Le début du récit est émouvant et plutôt Feel Good. Lequeux, un médecin liégeois, partage sa passion avec son jeune fils Léon, un enfant né juste avant l’ouverture du 20e siècle, et l’entraîne quasi tous les dimanches dans des excursions archéologiques. Mais, un jour, un effondrement de terrain…

Hiatus. On retrouve Léon des années plus tard, il a survécu, il sillonne, il fouille, il a perdu son père, sans doute beaucoup trop tôt, mais il vit avec une mère qui l’adore, arcbouté à la flamme qui lui a été transmise. La suite ? Marc Meganck, de manière très fluide, claire, vive, va nous entraîner à galoper derrière son héros, sans temps mort, à découvrir les carrefours qui vont le faire dériver du talent hors pair à exhumer pointes de flèches et silex préhistoriques jusqu’au désir d’aider un peu, beaucoup, à la folie la science et ses théories. En façonnant des objets, en enrichissant des sites, en trafiquant ses carnets de bord, etc.

L’atmosphère du récit est onirique. Il est question du grand égyptologue Jean Capart ou du trésor de Toutankhamon, de l’Atlantide, etc. Jusqu’à un point d’acmé, au Maroc, où les autorités coloniales françaises hissent notre Léon Lequeux national sur un pavois, persuadées que ses découvertes vont ressusciter le mythe platonicien. Le luxe, les applaudissements, la reconnaissance médiatique. Mais, en Belgique, un véritable scientifique, Edmond Rahir, doute et se penche sur les premiers exploits de Léon, tous accomplis sans témoin, se décide à investiguer…

Au-delà du roman d’aventures, Mystificateur ! interpelle et secoue, car Marc Meganck nous assène des invariants humains, à la fois atemporels et douloureusement actuels. Nous avons tous, hélas, croisé des Léon immergés dans le bluff, l’impatience de la reconnaissance et du pouvoir. Incapables de se résoudre au temps long et à l’effort intense. Des adeptes de la destination, somme toute, et non du voyage. Prêts à tout pour y parvenir. Au plus vite, au plus haut. Et nous n’observons que trop, hélas encore, des foules, des médias, des particuliers préférant rêver, être dupés en majesté plutôt que de recevoir des leçons grisâtres de sobriété et d’efficacité. 

Au-delà de l’aventure et de l’histoire, des mille et une informations distillées, des appétits de lectures complémentaires suscités, Mystificateur ! interroge sur la folie, la tragédie de notre condition, la difficulté à saisir les possibilités de rédemption qui se tendent sur nos routes. Léon était né sous les meilleurs auspices, « fils de bonne famille élégant, intelligent, ambitieux ». Et pourtant… Son dialogue final avec le juge Blanchard est dévastateur :

– Qui êtes-vous donc pour espérer passer à la postérité ?

– Léon Lequeux.

– Merci de me le rappeler, Monsieur ! Mais encore ?

– Il y a longtemps, j’étais archéologue.

– Vous m’en direz tant ! Pour ce tribunal, vous n’êtes connu que pour des vols honteux… et comme pilier de comptoir d’un café mal famé du quartier des Marolles.

– Au moins avez-vous entendu parler de moi.

– Espérons que ce soit la dernière fois ! 

Les dernières lignes écrites par Marc Meganck, avant une postface, se répercutent à l’infini dans la caverne de nos imaginaires. On croirait entendre l’assassin de John Lennon, ou un terroriste. Y a-t-il une maladie de l’inadéquation et du besoin de faire parler de soi ? Quel est ce trou noir de l’humanité que Mystificateur ! enveloppe et déploie ? Jusqu’à nous plonger dans une horreur mutique.

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Philippe Remy-Wilkin dans Le Carnet et les instants

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