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Délivrance.

Un article de Philippe Remy-Wilkin dans Le Carnet et les instants.

LE CARNET ET LES INSTANTS

Deux hommes arpentent un sentier de grande randonnée en Corse. Des amis d’adolescence, le narrateur et Chris. Ils s’étaient perdus de vue durant des décennies, ils se sont retrouvés par hasard dans un aéroport, se sont promis de se revoir… et ont tenu rapidement parole. Que cherchent-ils ? À s’immerger dans la nature pour le plaisir partagé ou l’oubli momentané de vies en pagaille, à guetter la flamme de l’Éternel retour, de l’amitié égarée, de la remise sur les rails du sens, de la connexion à l’autre, au monde ?

Traverser l’enfer commence au milieu des chèvres et des oiseaux. Pour un peu, on songerait à la comédie Les randonneurs. Mais Dominique Meessen parsème la balade de notations amères :

Je faisais du surplace. Je ne pouvais même pas prétendre que je me laissais aller avec le courant, je n’étais plus dans le courant. 

Thriller !

Dès la cinquième page, la tension monte :

Tu vas toucher une liberté qui te donnera le vertige, tu perdras le contrôle, tu prendras peur et, crois-moi, tu seras content de rentrer chez toi. 

« Vertige », « peur » ? Des images du Délivrance de Boorman apposent leur filigrane : la violence la plus brutale peut jaillir au détour d’une rivière, d’un bouquet d’arbres.  Et de fait… Comme pour surimprimer la sensation, un géant troue le néant végétal, « chauve et barbu », tatoué, les sourcils ombrageux, des allures d’ogre. L’inconnu, après un grognement de salutation, semble s’éloigner mais c’est comme s’il avait ouvert une boîte de Pandore. Et voici les deux amis renvoyés à leur jeunesse, à l’occasion de leur rencontre. Une brute épaisse, surnommée… « l’Ogre », avait voulu s’en prendre au narrateur mais Chris était intervenu, l’avait sauvé :

Chris n’a pas oublié l’Ogre. Moi non plus. Je réalise que j’ai conservé une dette. Je dois encore traverser l’enfer pour lui. 

La suite ? Un mélange d’introspection et d’aventures, bousculé par l’irruption de divers suspenses. Chris est-il le maillon fort ou faible du duo ? Que cache la relecture des passés pour l’un et l’autre ? Quel impact auront les rencontres (le géant, deux jeunes randonneuses) sur leurs trajectoires d’escapade et de vies ?

Un récit sulfureux

Dominique Meessen a écrit un texte à la fois simple et surprenant, qui franchit le seuil du temple littéraire, déployant un faux paradoxe : une langue sobre et dépouillée, coulée dans la narration la plus alerte, n’entrave en rien la diffusion du mystère et du trouble, une sophistication d’impressions et de réflexions. Le meilleur et le pire coulent en nous, à proportions diverses, nos aspirations sont contradictoires, bien souvent, des actes nous échappent, ou des tentations :

Je ne l’écoute plus. Une brusque envie de le pousser. Le voir tomber de tout son long dans la rivière

Conclusion ?

Avec son deuxième ouvrage, Traverser l’enfer, Dominique Meessen nous promène sans temps mort entre lumière et ténèbres, dans un présent comprimé et comme suspendu entre les ombres du passé et les possibles de l’avenir. Jusqu’à la chute finale. Et la délivrance ?

Philippe Remy-Wilkin dans Le Carnet et les instants

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