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Il n’y a pas de mauvaises herbes, il n’y a que des mauvais cultivateurs.

Un article de Séverine Radoux dans Le Carnet et les instants.

LE CARNET ET LES INSTANTS

Le nouveau micro-roman de Brigitte Moreau commence en force avec son incipit : « J’ai tué mon frère. Je ne le détestais pas. En fait, nous nous entendions plutôt bien. » Après avoir dîné avec lui, la narratrice, Ange, explique qu’elle a poussé son frère, Jean-Mathieu, sous un camion et qu’il n’a pas résisté. C’est dans la salle d’attente du commissariat de police, où elle attend de faire sa déposition, qu’elle se plonge dans ses souvenirs et nous aide à comprendre les raisons qui l’ont poussée à ce geste extrême.

Depuis qu’elle est née, Ange a été l’objet du dégout de son père. Elle a appris dès son plus jeune âge à ne pas le déranger et tenté en vain de gagner son attention et son approbation. Lorsque son frère est né, son père s’est métamorphosé, il est devenu souriant et affectueux, mais uniquement avec Jean-Mathieu. Après s’être échinée à prouver sa valeur à son père afin d’être digne de son amour, Ange s’est résolue à une évidence : il aime plus son frère qu’elle car ce dernier est responsable de la transmission du nom et de la réputation familiale, Ange n’est qu’une fille, entendez un fardeau à marier, une contrariété inutile.

La profonde révolte qui a émergé face à cette injustice a forgé l’identité de l’héroïne. En opposition à la vision paternelle, elle a décidé d’étudier les lettres modernes et a utilisé comme modèles les grandes autrices qu’elle admire. Lorsqu’elle publie son premier roman où ses valeurs apparaissent, ses parents y voient une traitrise et un manque de reconnaissance, ils la chassent de leur maison, écrasés par la honte.

Si les piques et commentaires des étrangers éraflaient à peine ma cuirasse, ceux des membres de ma famille allaient se ficher droit dans mon cœur. Tous mes efforts pour plaire à mon père avaient fini par me donner le goût de l’étude, de la lecture, et surtout de l’écriture. J’ai continué à me former, à lire et à m’intéresser à des sujets divers et variés. Mais cette fois, ma motivation était tout autre : je voulais leur montrer que je pouvais faire bien plus que de m’occuper d’une maison et cuisiner des gâteaux. Ma détermination était sans faille. En cela non plus, mon frère et moi n’étions pas égaux.

Malgré cette déchirure, Ange continue à voir son frère de temps en temps. Elle ne lui en a jamais vraiment voulu d’être plus aimé qu’elle, il est d’ailleurs assez attachant, même s’il est plus effacé.

Le récit de Brigitte Moreau nous offre un témoignage sans fard sur une réalité que l’on préfère éluder : l’absence d’amour d’un parent. Ses premiers mots volontairement provocateurs nous invitent à nous opposer d’entrée de jeu à l’acte de la narratrice, mais au fur et à mesure que l’on avance dans la lecture, on ne peut s’empêcher d’être touché par la lucidité et la détermination d’Ange. Elle reconnait l’impossibilité de forcer un parent à aimer son enfant, avoue sa révolte et son désespoir durant sa jeunesse, admet avoir cru être responsable de cette absence d’amour lorsqu’elle était petite. Aujourd’hui, elle est devenue une femme satisfaite de vivre selon ses valeurs et assume ses choix, qui s’opposent en majeure partie à ce que ses parents lui ont transmis, ce qui ne l’empêche pas de douter, de questionner ses contradictions, faisant ainsi ressortir son humanité.

Longtemps, je me suis demandé si j’étais une mauvaise féministe […] Je n’acceptais pas qu’on me traite comme un être inférieur ni que la société et ma famille établissent un périmètre pour ce que je pouvais et ne pouvais pas faire. Je n’étais ni plus faible, ni plus fragile que mon frère. Et surtout pas moins intelligente. Pourtant, je devais me rendre à l’évidence : j’appréciais quand Louis me tenait la porte et m’aidait à porter les sacs de courses trop lourds, quand il me laissait le dernier sushi alors qu’il en mourait d’envie, quand il posait sa veste sur mes épaules lorsqu’il me voyait frissonner. La galanterie était-elle incompatible avec mes convictions ? Était-ce me trahir que de lui apporter le petit-déjeuner au lit pour profiter d’un moment de tendresse le dimanche matin ?

Alors, même si elle parait un peu froide, cette héroïne nous pousse à nous interroger sur la part de monstruosité en chacun de nous. Quelle est son origine ? N’y a-t-il pas des circonstances atténuantes parfois ? Est-ce réellement monstrueux de perpétrer la violence subie durant l’enfance ? Les blessures profondes ne justifient pas les actes extrêmes, elles permettent juste de les comprendre et de nous suggérer de nous pencher sur notre part commune d’humanité et de monstruosité. Je m’appelle Ange et je ne suis pas un monstre, un micro-roman qui nous invite à sortir du manichéisme pour nuancer notre palette de gris.

Séverine Radoux dans Le Carnet et les instants

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