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Les Belles phrases de Catherine Demaiffe.

Une chronique de Philippe Remy-Wilkin publiée sur le blog Les Belles phrases.
Premier contact avec le livre

Les livres des éditions F. Deville ont une identité forte, chaque collection étant liée à une couleur, rouge ici (Œuvres au rouge, une collection de romans). On feuillette. Belle mise en page. On butine. Beau suivi éditorial : le texte semble impeccable (ce qui est rare, par les temps qui courent, bien des éditeurs rechignant à payer des correcteurs).

Premier contact avec le texte

À peine a-t-on lu quelques pages… on est surpris. Doublement.

D’abord, la 4e de couverture ne reflète pas les grandes lignes du récit mais son point d’acmé. Avant d’arriver à la bascule d’une existence, qui se situera à la fin de l’ouvrage, l’autrice nous offre les trajectoires humaines qui ont mené à une impasse, une tragédie. En clair, Catherine Demaiffe ne paraît pas inventer un roman mais plutôt reconstituer (fictionnaliser partiellement, en bouchant les trous ?) l’histoire de sa famille (la Catherine du récit s’apparente à l’autrice, subodore-t-on si l’on connaît un tantinet le milieu artistique belge) à partir des drames vécus par ses grands-parents et arrière-grands-parents maternels et paternels, sur quatre générations donc.

Ensuite, il y a un parti pris, une audace : livrer le texte sans ponctuation et quasi sans majuscules (elle les conserve pour les noms propres, les débuts de sous-chapitres, etc.), distribué à la manière d’un poème :

« cette inquiétude était à la fois

le trou noir qui aspirait son âme

et la béquille qui le maintenait debout

tous soirs après que la Petite fut couchée »

Un récit bouleversant !

Le lecteur est immédiatement secoué. Une première héroïne, « la Petite » (qui sera un jour Alexandra, la mère de Catherine), en 1957, souffre dans un internat religieux, où tout est motif de culpabilisation, d’autant que sa tante, sœur Maria/Yaya, possède une foi aride et égoïste. On remonte le temps. En 1952, les parents de « la Petite » sont dans un avion survolant le Kivu, quand… Les pièces du puzzle se juxtaposent, vives et percutantes. Qui ils étaient, où ils en étaient dans leur histoire, le drame soudain, ses conséquences sur les personnages en amont et en aval.

Un deuxième héros se profile, Victor (qui sera un jour chanteur d’opéra, professeur de chant lyrique adulé, père de Catherine et de ses deux frères), dont le père a fui en Amérique du Sud sans le reconnaître, dont la mère est marginalisée par la société puritaine (et hypocrite) du temps, qui souffre des sarcasmes de ses condisciples. Le jeune garçon croit trouver une voie de réalisation dans le monde religieux, mais il croise la route d’un abbé pédophile.

Comment la Petite et Victor vont-ils survivre à leurs traumatismes et tenter de se construire à partir de leurs dons, de leurs expériences, de leurs valeurs-refuges ? Vont-ils y arriver ? Bâtir une vie de couple, des carrières, une vie de famille ? Seront-ils rattrapés par les affres du passé ? Jusqu’au lever du jour ?

Miracle ! Le premier livre de Catherine Demaiffe, au-delà des surprises aussitôt digérées, nous connecte à la saga familiale de la première à la dernière page. C’est que… Le récit est très bien construit, rappelant au début le générique mythique d’Amicalement vôtre, avec deux histoires familiales contées en parallèle, suivant un tempo net et ferme, sans digression ni pause, focalisé sur les temps forts, les moments significatifs, les scènes-paliers qui charrient une chaîne de conséquences, tissent des destins, creusent l’émotion, l’imaginaire.

Un récit littéraire !

Un arrière-goût de Zola s’immisce derrière la trame. Une fatalité semble (« Semble », car…) soumettre les acteurs du drame, mécanisés par des épisodes de vie, des conditionnements familiaux ou sociologiques qui ont débuté avant la naissance :

« Les cafards étaient toujours là

à crapahuter sous sa peau

ils se nourrissaient paisiblement

de l’enfant que Victor enterrait au fond de lui

tel un déchet encombrant »

Si l’on peut regretter la présence d’une poignée de mots (« chier », etc.), qui détonnent dans le corps, la tonalité du texte, force est de constater que ce premier opus de l’autrice est fort bien écrit. Au meilleur sens du terme. Ce qui signifie qu’elle est touchée par une grâce peu courante chez les nouveaux créateurs : elle n’en fait pas trop tout en osant. Elle a osé la poétisation spatiale du texte. Elle ose quelque beaux mots (« adamantine », etc.). Elle ose le lyrisme, la beauté des segments ou des phrases :

« (…) l’amour qui ne se trompe jamais

l’amour qui relie

qui crée

qui décuple

qui transgresse. »

Elle ose. Mais le lecteur reste avant tout arc-bouté à la narration, à l’épopée des vies et des âmes.

Conclusion

Ce premier (faux ?) roman soulèvera bien des empathies, tout en offrant des clés de rédemption à travers la franchise absolue de l’énonciation des faits, la seconde chance, l’appel à la mise en doute, en question, en résistance. Face à l’autre ou à soi.

Qui plus est, Jusqu’au lever du jour (un beau titre !), révèle une autrice accumulant les ingrédients nécessaires à la réussite: écriture, narration, sensibilité. Me frappent l’équilibre et la fluidité du tout. Et un paradoxe dans le cadre de l’autofiction, qui me laisse songeur et admiratif : Catherine Demaiffe transmet son histoire familiale sans s’appesantir sur elle-même ou se mettre en exergue, ne glissant à son propos que les éléments qui finalisent le sens de son récit.

L’autrice ?

Catherine Demaiffe était jusqu’ici avant tout connue et reconnue comme comédienne ou actrice. Côté cinéma, on a pu la suivre dans des films de Benoît Jacquot (Eva) ou Jaco Van Dormael (Mr. Nobody), entre autres. Côté petit écran, elle a joué au côté de Pierre Arditi dans la série Le sang de la vigne mais dans Camping Paradis aussi, RIS police scientifique, etc. Elle ajoute désormais deux cordes à son arc : l’écriture et la mise en scène.

Philippe Remy-Wilkin.

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