Comme chaque année, Jérôme se rend à l’assemblée générale de la copropriété de son immeuble. Et comme chaque année, il aurait préféré rester au chaud chez lui, à dévorer un livre – il est critique littéraire – plutôt que de subir les rancœurs, récriminations, sarcasmes et coups bas de certains copropriétaires. Cet exercice est hélas obligatoire. Et sans mentir, d’un profond ennui survient un certain amusement dû à quelques énergumènes toujours très remontés. Jérôme salue et discute avec quelques sympathiques voisins : Youssef, l’un des membres du conseil de copropriété qui se coupe toujours en quatre pour les autres et sait tout sur tout le monde ; Lise et Paul, un couple dont la femme ne le laisse pas indifférent ; un nouveau propriétaire qui lui tient la jambe… Les plus pénibles de l’assemblée se placent au premier rang, mais il manque leur roi, Marius Van Eyck, un solitaire qui en a poussé plus d’un à bout, locataires comme propriétaires. Où est-il ? Cette absence est étrange et ne lui ressemble pas. Deux voisines, Mélanie Leclerc et Vinciane Merveille, s’en inquiètent. Il ne raterait ce rendez-vous annuel pour rien au monde. Que lui est-il arrivé ? Qu’importe, la séance est ouverte. Et malgré l’absence de Van Eyck, les débats s’enchaînent, au grand dam du narrateur.
Déblatérer durant vingt minutes pour savoir si les propriétaires des rez-de-chaussée doivent participer aux frais d’électricité des ascenseurs ou si ceux des étages doivent payer leur écot pour l’entretien des jardins m’importe très peu ; savoir si Madame Simon a le droit de placer un store sur sa terrasse ou si Monsieur Zimmer, quatre-vingt-trois ans, a l’autorisation de brancher son aspirateur sur la prise des communs pour nettoyer les carpettes de sa Peugeot électrique m’intéresse encore moins. Les quarante-deux points à l’ordre du jour (…) reflètent, avec une terrifiante clarté, les préoccupations égoïstes de l’âme humaine. (…) Découvrir chacun des points qu’il nous faudra débattre me met dans un état pathétique qui frôle la sidération.
À la retraite pour la plupart, ces copropriétaires ont tout leur temps pour s’occuper de l’inutile. Sans Marius Van Eyck, cette assemblée générale est toutefois moins folklorique, en demi-teinte. Heureusement, on peut compter sur Maryse Klein, la radine de service, pour relever le niveau des débats. On approuve les comptes, on vote pour le nouveau conseil de copropriété – seul Van Eyck n’est pas élu, personne ne s’en étonne –, on passe en revue les points de vivre ensemble : les crottes de chien dans la pelouse, la petite lingerie qui sèche au soleil et provoque des regards intéressés, les aboiements intempestifs d’un chihuahua sur la perruche d’un voisin…
Jérôme commence à perdre le fil des discussions, papote avec ses voisins, leur fait des blagues, invente des histoires, sème le doute auprès du nouveau propriétaire… Alors que l’assemblée s’achève – même une minute plus tôt que prévu – et que toutes et tous rentrent chez eux soulagés que ce soit enfin terminé, une découverte macabre vient perturber la fin de la journée. Jérôme, de son côté, décide de mener l’enquête.
Le tableau de cette Mortelle assemblée de copropriété en fera sourire plus d’un et réveillera des souvenirs chez celles et ceux qui ont vécu, ou vivent encore chaque année, pareille expérience. Les broutilles, faux-semblants, guéguerres de bas étage, bassesses, ennui, chacun venant avec ses récriminations, souvent sans fondements… tout semble terriblement véridique et révèle largement les âmes humaines. On sent le vécu de l’auteur ou du moins l’immersion, qui précise malgré tout, si besoin en est, que les personnages et situations de ce récit sont purement fictifs. Frank Andriat, de même que son attachant narrateur, mène son récit de main de maître. Un roman noir 100% belge.
Émilie Gäbele