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«Sur la ligne de crête» : «Cette aventure intérieure, lente et exigeante, m’a permis de poser un à un les cailloux que je portais depuis l’enfance»

Un article de Pierre Jullien dans Le Monde du 28/01/2026.
Gauthier Toulemonde, parti s’isoler dans les Alpes valaisannes, à 3 300 mètres d’altitude, doit combattre le froid. La musique lui tient compagnie et stimule ses souvenirs, comme elle accompagnait sa mère que les pages font revivre.

Après des reportages à Clipperton (2005), au Pôle Nord (2006), en Guyane (2006), et des expéditions, en solo, sur une île déserte d’Indonésie (2013) ou dans le désert du Rub al-Khali, à Oman (2017), Gauthier Toulemonde, 67 ans le 6 février, ancien banquier, ex-rédacteur en chef de Timbres magazine, a choisi de s’isoler pendant plusieurs semaines, en octobre-novembre 2023, « à 3 300 mètres d’altitude, dans les Alpes valaisannes en Suisse ».

Il raconte, dans Sur la ligne de crête (Editions F. Deville, 2025), sa « fuite », en invoquant les grands auteurs – Montaigne, Pascal, Nietzsche, ce dernier voyant « dans l’ermite non un homme qui fuit, mais un homme qui observe le monde avec plus d’acuité » – pour expliquer les vertus de la solitude… tout en reconnaissant « que l’on n’est jamais totalement seul. L’absence des autres ne signifie pas leur disparition. Ils reviennent autrement. Dans les souvenirs (…). On parle aux fantômes et ils nous répondent ».

Notre « naufragé volontaire » investit un refuge, « une yourte de bois et de métal » face au Cervin. « Non loin la Dent blanche que Maupassant appelait « la Monstrueuse coquette » (…)? Au sud-ouest, la chaîne du Mont-Blanc étire ses aiguilles comme des dents osseuses d’un peigne gigantesque. » Du bois sec, soigneusement empilé, des matelas, des couvertures, un poêle central, un réchaud à gaz. Pas d’eau. La neige fondue fera l’affaire. « Bien que public, autogéré, ce lieu est traité avec une attention touchante par les Suisses. » Ses provisions sont constituées, entre autres, de saucisson, de viande séchée, de riz, de quelques légumes, de fromage… Le décor est posé.

Les panneaux solaires installés garantissent le fonctionnement du téléphone, de l’ordinateur et de la lampe frontale… avant qu’un rapide tour du bivouac lui permette de découvrir les empreintes d’un loup (qu’il ne verra jamais, malgré de longues séances d’observation quotidiennes). Il n’est donc pas seul ! Une routine s’installe. Le bivouac – qu’il renomme le « Théâtre de l’Atelier » – se transforme en « maison ».


Un matin, un couple d’oiseaux accompagne son réveil, des chocards, « décrivant des arabesques élégantes dans l’air glacé ». Gauthier Toulemonde comprend que l’homme n’est pas fait pour la solitude totale. « Je cherche instinctivement à dialoguer – avec le ciel, les traces dans la neige, la lumière sur la paroi, ou ces oiseaux qui viennent m’honorer de leur présence. » Plus tard, il verra des chamois.

Mendelssohn, Verdi, Vivaldi, Satie

Son train-train – ne se décrit-il pas comme « un casanier de l’immensité » ? – est à peine interrompu par des alpinistes de passage – Olivier et Corentin –, qui ont le bon goût de ne pas juger le randonneur ou pire le touriste qu’il incarne, et de lui laisser un briquet qui fonctionne. Il ne périra pas de froid, de faim, ni ne sera contraint d’abandonner son poste entre ciel et terre. Bien la peine d’avoir l’habitude de barouder pour tomber dans le premier piège venu ! « J’avais pourtant acheté quatre briquets, tous défectueux. Sans flamme. Juste quelques soupirs de gaz, une promotion de caisse de supermarché comme il en existe tant : séduisantes mais défaillantes. »

Il lui arrive d’écouter grâce à un transistor de la musique classique, sur une station italienne. Et le voilà qui fantasme sur « la voix d’une femme [qui] résonne, cristalline, claire, légèrement rieuse. Elle dialogue avec un homme au timbre velouté, presque théâtral », qu’il baptise Adriana et Mario.
Le voilà parti dans un délire d’imagination. Elle. Brune ? Blonde ? Lui. « Crâne dégarni, grande paire de luettes noires posées avec désinvolture sur le front » ? Effet du temps qui s’étire, il attend leur émission : « Elle est devenue un ancrage, un fil tendu entre moi et les autres (…) dont je capte l’humanité au travers des ondes. » Sa radio, un peu comme un « Vendredi » virtuel.

Mendelssohn, Verdi, Vivaldi, Satie, ce dernier lui faisant songer à la rue Cortot, peu éloignée de son domicile montmartrois, où le musicien vécut.

Gauthier poursuit son voyage intérieur mémoriel dans lequel il embarque le lecteur. En rédigeant son livre, il cherche « à réveiller ce désir, à peine formulé, mais si tenace, que chacun porte en lui : celui d’aller vers le beau, vers une forme de vérité sans discours, de connaissance sans méthode, de poésie qui s’obtient en marchant face à la terre, face au ciel, dans une lumière qui éclaire autant qu’elle aveugle ».

Bien sûr, une tempête s’abat sur son refuge, emportant avec elle les panneaux solaires dont il ne se sépare jamais durant ses expéditions. Aïe. Bienheureux d’avoir un panneau de secours !

La tempête a apporté avec elle la neige.

Les traces du sentier disparaissent et avec elles l’idée d’un retour facile à travers la montagne.

De nouveaux « intrus » dont irruption. « Où sont les toilettes ? » Ha, ha ! Niels, Corine, Laure. Des Belges. Bières. Santé ! « Le bivouac devient un tripot joyeux. »

Il n’a pas le temps de savourer sa solitude retrouvée que débarque un nouveau visiteur qui lui renvoie sa propre obsession : « Je pensais être seul… Mince. » Pas moyen d’être tranquille ! « Deux loups solitaires », à défaut d’en apercevoir.

Engelures
Ce visiteur à l’œil acéré lui fait découvrir d’autres traces avant de partir : une hermine, trois lièvres… Décidément, quelle foule… « Demain, la route sera fermée. Tu vas être seul, définitivement seul. » Le temps se dégrade. La neige efface le tableau de la veille. Au bout de quinze jours, le rituel est bien installé : lever avant le soleil, thé, poêle à allumer, spectacle du Cervin qui s’illumine, couper du bois, rondes quotidiennes, écriture. « Quoi donc écrire lorsqu’il ne se passe rien. » Le texte tourne à l’autobiographie, Gauthier égraine ses souvenirs, stimulés par les couleurs de la lune ou des couchers de soleil, par le brouillard, par la mélancolie de Chopin (qui lui rappelle les Nocturnes que lui jouait sa mère, omniprésente dans le récit jusqu’à son décès), mort de la tuberculose…

Et quand le ciel s’embrase, « le rouge apparaît (…). Il envahit l’espace (…). Je fixe ce rouge sans comprendre pourquoi il me trouble ». L’auteur à force d’introspection, finit par identifier la source de son malaise. Sa mère, une chambre, « un corps immobile », sa mère, envoyée dans un sanatorium, « il y avait beaucoup de morts là-haut, mais il fallait les oublier. On s’accrochait aux couchers de soleil »… « C’est elle qui m’a conduit ici, par une chaîne invisible de gestes, de silences, de lieux, de musiques. » Le rouge est celui du sang, « celui-là même que crache un malade ». Le rouge est celui du ciel embrasé, dont Gauthier se souvient, après une visite à sa mère, à la fin de sa vie, dans un Ehpad de la région lilloise, un souvenir exacerbé par La Bohème, de Puccini, jouée à la radio, qu’il écoute à 3 300 mètres d’altitude.

Gauthier comprend qu’il est venu dans ce coin de montagne perdu « pour l’entendre. Pour retrouver dans ce rouge du soir et ces morceaux joués au piano, la trace de sa voix ».

Quelques beaux jours précèdent de nouvelles tempêtes. L’ennui et la lassitude guetteraient-ils l’auteur frigorifié qui « demeure la plupart du temps dans [son] duvet, ce sarcophage devenu [son] refuge (…). C’est là, en position couchée, que j’écris lorsque je n’abdique pas tout simplement à la torpeur du froid ».


Les engelures le guettent même avec cette température qui, « dans le bivouac, reste obstinément négative ». « L’idée de fuir revient, tenace. » Trop de neige, trop froid, pas assez équipé. « L’idée d’un hélicoptère se dessine, le bivouac devant être réapprovisionné en bois, gaz. »

Première tentative, mais « vent trop imprévisible ». Gauthier devra tenir quatre jours de plus, alors qu’il ne lui reste plus rien à manger. Surtout, ses doigts gonflés sont « d’un violet inquiétant ».

Il est enfin temps de partir. « Cette aventure intérieure, lente et exigeante, m’a permis de poser un à un les cailloux que je portais depuis l’enfance. Elle m’a réconcilié avec des fragments épars de moi-même et le souvenir de ma mère. » Et de rendre visite à un hôpital, pour apprendre qu’il ne récupérera probablement jamais la sensibilité de certains doigts…

Voir sur le site Le Monde

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