Gauthier Toulemonde, parti s’isoler dans les Alpes valaisannes, à 3 300 mètres d’altitude, doit combattre le froid. La musique lui tient compagnie et stimule ses souvenirs, comme elle accompagnait sa mère que les pages font revivre.
Il raconte, dans Sur la ligne de crête (Editions F. Deville, 2025), sa « fuite », en invoquant les grands auteurs – Montaigne, Pascal, Nietzsche, ce dernier voyant « dans l’ermite non un homme qui fuit, mais un homme qui observe le monde avec plus d’acuité » – pour expliquer les vertus de la solitude… tout en reconnaissant « que l’on n’est jamais totalement seul. L’absence des autres ne signifie pas leur disparition. Ils reviennent autrement. Dans les souvenirs (…). On parle aux fantômes et ils nous répondent ».
Notre « naufragé volontaire » investit un refuge, « une yourte de bois et de métal » face au Cervin. « Non loin la Dent blanche que Maupassant appelait « la Monstrueuse coquette » (…)? Au sud-ouest, la chaîne du Mont-Blanc étire ses aiguilles comme des dents osseuses d’un peigne gigantesque. » Du bois sec, soigneusement empilé, des matelas, des couvertures, un poêle central, un réchaud à gaz. Pas d’eau. La neige fondue fera l’affaire. « Bien que public, autogéré, ce lieu est traité avec une attention touchante par les Suisses. » Ses provisions sont constituées, entre autres, de saucisson, de viande séchée, de riz, de quelques légumes, de fromage… Le décor est posé.
Les panneaux solaires installés garantissent le fonctionnement du téléphone, de l’ordinateur et de la lampe frontale… avant qu’un rapide tour du bivouac lui permette de découvrir les empreintes d’un loup (qu’il ne verra jamais, malgré de longues séances d’observation quotidiennes). Il n’est donc pas seul ! Une routine s’installe. Le bivouac – qu’il renomme le « Théâtre de l’Atelier » – se transforme en « maison ».
Mendelssohn, Verdi, Vivaldi, Satie
Son train-train – ne se décrit-il pas comme « un casanier de l’immensité » ? – est à peine interrompu par des alpinistes de passage – Olivier et Corentin –, qui ont le bon goût de ne pas juger le randonneur ou pire le touriste qu’il incarne, et de lui laisser un briquet qui fonctionne. Il ne périra pas de froid, de faim, ni ne sera contraint d’abandonner son poste entre ciel et terre. Bien la peine d’avoir l’habitude de barouder pour tomber dans le premier piège venu ! « J’avais pourtant acheté quatre briquets, tous défectueux. Sans flamme. Juste quelques soupirs de gaz, une promotion de caisse de supermarché comme il en existe tant : séduisantes mais défaillantes. »
Mendelssohn, Verdi, Vivaldi, Satie, ce dernier lui faisant songer à la rue Cortot, peu éloignée de son domicile montmartrois, où le musicien vécut.
Gauthier poursuit son voyage intérieur mémoriel dans lequel il embarque le lecteur. En rédigeant son livre, il cherche « à réveiller ce désir, à peine formulé, mais si tenace, que chacun porte en lui : celui d’aller vers le beau, vers une forme de vérité sans discours, de connaissance sans méthode, de poésie qui s’obtient en marchant face à la terre, face au ciel, dans une lumière qui éclaire autant qu’elle aveugle ».
Engelures
Il est enfin temps de partir. « Cette aventure intérieure, lente et exigeante, m’a permis de poser un à un les cailloux que je portais depuis l’enfance. Elle m’a réconcilié avec des fragments épars de moi-même et le souvenir de ma mère. » Et de rendre visite à un hôpital, pour apprendre qu’il ne récupérera probablement jamais la sensibilité de certains doigts…