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Interview de Francis Groff pour L'Homme sous le toit.

Qu’est-ce qui vous a inspiré l’écriture de L’Homme sous le toit ?
Il s’agit, en fait, d’une conjonction d’éléments. Pour lancer l’écriture de mes précédents livres – des romans policiers –, j’avais l’habitude de partir seul en Bretagne, sur l’île de Bréhat. J’y louais une petite maison très simple, construite sur un éperon rocheux dominant la mer d’une dizaine de mètres. La solitude du lieu, l’omniprésence de la baie et l’absence de contacts humains en journée étaient propices à l’écriture. Mais cette année-là, je traversais une période difficile, et lorsque je me suis retrouvé à Bréhat, la météo était tellement mauvaise que j’ai ressenti différemment cette solitude. Au point d’être incapable de me plonger dans le polar pour lequel j’avais pourtant effectué de longs repérages. Mes notes étaient complètes, mes interviews relues, mais je n’y suis pas arrivé. C’était très dur. Au bout de deux ou trois jours, je me suis repris en main et j’ai commencé à écrire ce qui est devenu L’Homme sous le toit bien plus tard.
Le roman aborde une tragédie familiale avec une grande finesse. Est-il né d’un fait réel ou est-ce une pure fiction ?
Il est surtout né de cette déprime passagère qui m’a rappelé la vie sans relief d’une famille que je fréquentais autrefois. Des gens en apparence sans problème qui vivaient presque cloîtrés dans leur petit univers mesquin. Je le dis sans méchanceté car je les aimais bien. Mais, je n’ai jamais réussi à percer le mystère de leur vie quotidienne. Que se passait-il au jour le jour entre leurs quatre murs ? Impossible de le savoir. L’idée m’est alors venue de laisser courir mon imagination et j’en ai fait des esquisses de personnages que j’ai ensuite progressivement retravaillées. Puis, l’inspiration venant, je me suis souvenu de dossiers judiciaires délicats que j’avais suivis lors de ma carrière de journaliste. Je ne veux rien dévoiler ici, mais ce que je décris est un mélange d’affaires bien réelles…
Le huis-clos joue un rôle fondamental dans votre récit. Qu’aimez-vous explorer dans les espaces confinés ?
De retour en Belgique, j’ai laissé de côté cette ébauche de roman durant de longs mois, car je devais terminer un polar attendu par mon éditeur de l’époque. Au fil du temps, j’ai repris l’écriture de L’Homme sous le toit lorsque je me sentais en phase. Je veux dire par là que l’idée de huis-clos n’est apparue que progressivement. J’en ai joué avec d’autant plus de délectation que ce décor confiné m’a obligé à travailler en profondeur le caractère des personnages. À la fois ce qui est écrit, mais aussi ce qui se devine entre les lignes. Tout cela forme une ambiance où la pression augmente à chaque page. J’ai envie de dire que la maison se transforme progressivement en cocotte-minute et on sent qu’un rien suffirait à faire péter le couvercle.
Le personnage du chat est un narrateur à part entière. Pourquoi avoir choisi de lui donner une voix ?
J’en avais déjà eu l’idée auparavant, mais cela ne « fonctionnait » pas dans le contexte de mes autres fictions. Ici, par contre, le chat de la maison intervient toujours à point nommé pour faire retomber légèrement la pression en jouant – notamment – les moralisateurs. Il est un observateur discret, mais bien présent, qui manie comme personne le cynisme et la mauvaise foi avec, aussi, des réflexions d’une lucidité presque humaine. Un personnage à part entière, effectivement.
Le roman alterne trois regards : celui du père, du narrateur et du chat. Comment avez-vous construit cette polyphonie ?
Il m’est apparu très tôt qu’un narrateur unique n’apporterait pas la profondeur suffisante pour immerger le lecteur dans un drame profondément humain. Il fallait dès lors qu’une voix raconte les choses de l’intérieur, en les vivant C’est ainsi que j’ai donné la parole au père de famille. Mais celui-ci est tellement paralysé par ses propres faiblesses qu’il était nécessaire d’apporter une sorte de contre-témoignage à son récit. C’est là que j’ai pensé au chat, ce silencieux compagnon qui l’observe chaque soir lorsqu’il se réfugie dans son bureau sous le toit. Caché dans l’ombre, à l’abri du faisceau d’une vieille lampe en bakélite qui diffuse une lumière jaunâtre, il fait mine de dormir. En réalité, il ne perd pas une miette de ce qui se passe devant ses yeux mi-clos…   
On sent une grande attention portée à la psychologie des personnages. Avez-vous mené des recherches particulières ?
Difficile de répondre précisément à cette question au risque de dévoiler le cœur du drame. Mais je peux dire que j’ai beaucoup travaillé sur les écrits de la psychanalyste et pédiatre Françoise Dolto, ainsi que sur les travaux de celles et ceux qui ont poursuivi son œuvre. Le reste était essentiellement constitué d’archives journalistiques accumulées depuis de nombreuses années.
Le cahier manuscrit du père joue un rôle presque symbolique. Que représente l’écriture pour lui ? Et pour vous ?
Vous l’aurez compris, ce manuscrit rédigé soir après soir par le père est, en fait, un journal intime comme ceux que les adolescents affectionnent. C’est sa manière à lui d’essayer de combattre sa propre lâcheté. Il ne parvient pas à redresser la barre dans le naufrage familial qui se dessine autour de lui. Alors, comme pour se punir, il confie son désespoir à ce carnet dans lequel il n’hésite pas à se flageller, à mettre en avant sa lâcheté.
Rien à voir, je vous rassure, avec ma vision de l’écriture qui reste, pour moi, un moyen de sortir les lecteurs de leur quotidien en leur racontant des histoires divertissantes, comme je le faisais jusqu’ici, mais parfois plus difficiles, comme c’est le cas avec L’Homme sous le toit.
Votre style mêle réalisme, tendresse, ironie et tension dramatique. Est-ce un équilibre que vous cherchez consciemment ?
Peut-être est-ce tout simplement le reflet de la vie…
Le roman explore des thèmes universels : la famille, le deuil, le silence, la culpabilité. Lequel vous touche le plus personnellement ?
Le silence est sans doute celui qui me touche le plus. Je me reproche souvent de trop parler. Mais j’essaie de me guérir !
Quel rapport entretenez-vous, vous-même, avec le silence et la solitude, si présents dans ce livre ?
Comme indiqué ci-avant, j’ai souvent recherché la solitude. Une solitude que je voulais réparatrice après des événements pénibles, mais aussi créative, comme dans le cas de l’écriture. J’avoue en être en partie revenu.
L’Homme sous le toit est un roman très intime. Est-ce un livre plus personnel qu’il n’y paraît ?
On dit parfois qu’un auteur met un peu de lui dans ses romans. Je n’en doute pas un instant. Mais, dans le cas présent, ce n’est pas le cas. Sauf peut-être avec ce chat que ne désavouerait certainement pas le mien s’il savait lire. Je dois reconnaître que, face à son apparente apathie, il m’arrive souvent de me demander ce qui se passe sous son crâne.
Quel rôle joue la littérature dans la compréhension des drames humains, selon vous ?
Sauf exception — lorsqu’ils se limitent à l’individu ou à sa famille —, les drames humains sont d’une terrible banalité. Ils se jouent dans le silence, autour de nous, sans qu’on en prenne toujours conscience. C’est notre quotidien. Lorsqu’ils deviennent littérature, ils se parent de péripéties supposées ou inventées, de réflexions parasites, de moments glorieux ou valeureux, bref d’une « romanticisation » qui n’apporte rien, si ce n’est à la télé ou sur les réseaux sociaux. Un enfant qui décède d’un cancer, c’est un drame. Point barre ! Peu importe que sa mère soit chanteuse ou caissière, que la mort survienne dans un hôpital pour nantis ou dans une chambre insalubre d’une banlieue post-industrielle.     
Que diriez-vous aux lecteurs qui hésitent à ouvrir un roman qu’ils pressentent bouleversant ?
En lisant la quatrième de couverture, le lecteur peut se faire facilement une idée de ce qui l’attend. Il y a ceux qui aiment le sucre, d’autres le sel, d’autres encore les épices. C’est dans ces nuances que l’on trouve sa satisfaction. Et puis, rien n’empêche de changer parfois de saveur... 
Qu’aimeriez-vous que le lecteur garde de la lecture de votre roman ?
Qu’il ait l’envie d’en parler autour de lui, voire de le conseiller à ses amis en disant que, malgré son côté indéniablement dramatique, il a passé un bon moment. S’il n’a pas trop aimé, qu’il a lui-même des problèmes, mais qu’il est prosaïque, il pourra toujours se féliciter de… ne pas vivre le drame qu’il vient de lire 😉   


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