LE CARNET ET LES INSTANTS
L’homme sous le toit commence de manière très feutrée. Gabriel, sous l’œil de son chat, vaque à ses activités de modéliste. Et la narration d’osciller entre tranche de vie et retours en arrière, portée par l’écriture fluide, alerte, efficace de Francis Groff. Au premier abord, un moment de bascule. Cet homme désespérait son épouse par la submersion de ses maquettes de bateaux, son incapacité à prendre une décision et à s’y conformer. Or voilà qu’il se lance dans la transformation de leur grenier en « pièce à tout faire », où il transfère l’écume de ses passions. En parallèle, nous visitons ses souvenirs, la manière dont il a raté le contrôle de sa vie, ses traumatismes, ses impasses.
Sous l’œil de son chat ? La simplicité émouvante des faits est contre-pointée par l’orchestration de leur relation. On passe du « Il » au « Je », de la distance au plain-pied. Et il y a encore le regard dudit félin, qui s’avère instance narrative, commentateur de l’histoire, des personnages. Jusqu’à jouer un rôle dans le cours des événements ? Il aime « l’homme sous le toit », mais il n’apprécie guère son épouse Catherine et pas du tout leur fille.
Un huis clos ? Un trio humain et un chat. Déjà s’infiltre la sensation d’un malaise. Et on se rappelle soudain que l’auteur est Francis Groff, l’auteur-phare de la collection policière « Noir Corbeau » chez Weyrich, où abondaient meurtres et suspenses… On est à mille coudées des aventures gouleyantes de l’enquêteur bibliophile Stanislas Barberian quand la première partie s’achève à la page 38 sur une série de points de suspension, d’interrogation. Car le chat ne comprend pas ce qui arrive à son maitre. Pourquoi ces larmes, ce cahier caché dans le nouveau repaire, cette sensation qu’un drame a tout renversé ?
Bon sang, mais que lui arrive-t-il ? Serait-il devenu fou ? Ses yeux roulent dans ses orbites, ses mains tremblent. Il réussit enfin à reprendre le fil de l’écriture et, l’espace de longues minutes, les lignes se remplissent.
Et si… Pourtant :
Soudain, une voix s’élève depuis le rez-de-chaussée : « Papa, le dîner est prêt. Tu viens ? Nous t’attendons. »
Un deuxième roman !
La deuxième partie épaissit illico la matière narrative, ouvrant un roman de mœurs, faufilant un thriller. C’est que le rebours déploie l’histoire d’un quatuor : Catherine et Gabriel ont eu des jumelles, Élodie et Élie, qui s’entendaient comme larrons en foire avant que…
Toute une vie familiale se déroule en quelques coups de pinceau, un bijou d’esquisse. Les temps heureux, la réussite progressive de Catherine, la routinisation de Gabriel, le coup de canif dans le contrat, la mononucléose foudroyante qui fauche Élodie, les soins maternels, Élise qui ne peut plus supporter sa sœur, sa mère… Des séquences fort émouvantes, qui recoupent, peu ou prou, les trajectoires de nombreux couples, de nombreuses familles… Avec cette particularité d’un homme qui arrive à douter de ses capacités, à s’imaginer responsable de certaines dérives. Jusqu’à essayer de bien faire, de mieux faire…
Mais n’est-il pas trop tard ?
Thriller !
Le découpage est cinglant : quatre parties, différentes perspectives, des chapitres courts, dégraissés, rythmés par des échos à l’irruption de l’imprévu, du drame. Lequel ? Et pourquoi ? Les pages défilent, on s’interroge sur la nature des événements et des protagonistes, les secrets enfouis.
Jusqu’à ce que tout bascule véritablement. Et que la nausée nous submerge.
Une grande réussite !
Francis Groff avait séduit bien des lecteurs avec des romans policiers savoureux, alternant scènes tendues et douces-amères, violence et humour, didactisme. Dans L’homme sous le toit, il va plus loin, resserrant son écriture et sa narration, poussant personnages et lecteurs insensiblement vers l’abîme, malgré le charme étrange qui transcende les pages.
On est dans un roman psychologique, on effleure des thématiques essentielles (la nécessité de l’écoute, de la communication, de la réalisation, de la remise en question ; la confrontation à la maladie, à la dépression, aux mauvaises habitudes ; les limites de l’expertise médicale ou de la lucidité parentale…) mais on tourne les pages avec avidité.
Jusqu’à l’uppercut final !
Philippe Remy-Wilkin