LES BELLES PHRASES.
Francis Groff a d’abord été journaliste en presse écrite, à la radio et la télévision. Au cours de cette première carrière, il a écrit une quinzaine de livres dans la veine du journalisme historique, sur des thèmes aussi divers que l’univers des « gueules noires », Albert Frère, Caterpillar et j’en passe. Fin des années 2015, il se tourne vers la fiction et créée le personnage de Stanislas Barberian, pour la collection Noir Corbeau des Éditions Weyrich. Cette série policière connaîtra un joli succès, mais en restera à sept titres : en 2025, Francis Groff décide en effet de creuser un nouveau sillon, et de se libérer des contraintes du genre policier. Le premier résultat de cette quête nouvelle est L’Homme sous le toit.
L’Homme sous le toit : un beau titre qui sonne comme celui d’un « roman dur » de Simenon. Précisément, on y retrouve un même style dépouillé et redoutablement efficace. On se dit que Francis Groff, lui aussi, a entendu le conseil que Colette donna à l’illustre Liégeois alors qu’elle était directrice littéraire du journal Le Matin : « (…) votre conte c’est presque ça, mais ce n’est pas ça. Vous êtes trop littéraire. Il ne faut pas faire de littérature. Pas de littérature ! Supprimez toute la littérature et ça ira. » Ce fut, dira Simenon, le conseil qui lui aura le plus servi dans sa vie d’auteur.
Le roman commence un peu comme un film de Chabrol : nous entrons dans le quotidien le plus banal d’une famille, ou plutôt d’un homme : Gabriel Lepape.
La première page s’ouvre sur un gros plan : Gabriel se trouve sous le toit, dans une petite pièce du grenier, spécialement aménagée à son usage. Très concentré, il termine une maquette – sa passion – tandis que près de lui, son chat l’observe.
Gabriel a 49 ans. Chef de bureau dans une administration communale, c’est un homme sans charme particulier, un peu éteint, engoncé dans une vie sans relief démarrée naguère sur une erreur d’aiguillage. Passionné d’Histoire, mais poussé dans le dos par un père au pragmatisme étroit, il a entamé puis, abandonné, des études de comptabilité, avant de se replier sans gloire dans un emploi purement alimentaire à la tranquillité fort peu exaltante :
« Quant à Gabriel, il égrenait les jours en fonctionnaire consciencieux, soucieux d’éviter toute initiative susceptible de troubler le ronronnement rassurant du service dont il avait désormais la charge : une équipe de neuf personnes chargée des taxes relatives au foncier, à l’enlèvement des ordures ménagères et aux supports publicitaires de tout type. Selon un principe de saine cohabitation observée dans d’autres directions, il s’abstenait de prendre de front les tire-au-flanc, mais il savait flatter ses agents les plus productifs. »
L’homme s’est accommodé de cette existence. Marié sur le tard à Catherine une fringante graphiste, il a fondé une petite famille dont on devine que la sérénité trompeuse cache des distances qui, insensiblement se sont creusées. Dans le plus grand secret, il tient un journal intime.
Dès sa première partie, le roman adopte une structure ternaire très ingénieuse. Tout nous est suggéré via un triple point de vue : celui du narrateur, celui de Gabriel et, originalité très réussie, celui de son chat qui, dans son impénétrable hiératisme, est sans doute le mieux informé de la famille. C’est lui, par exemple, qui, le premier, relativise l’impression d’harmonie distillée par le narrateur :
« Harmonie ! Tu parles ! C’est oublier un peu vite l’accident de parcours qui a failli faire sombrer le ménage quelques années plus tard. J’étais encore un jeune chat alors, mais jeune ne veut pas dire naïf et j’ai toujours eu un don pour sentir les choses. (…) À l’époque où s’est déroulé ce psychodrame, je m’en souviens, j’avais un peu « la tête ailleurs ». (…) C’est sans doute pour cette raison que j’ai raté les premiers épisodes de la saga Martin. Martin était le prénom de l’assistant choisi par la femme pour l’aider à développer son studio graphique. (…) Dans la plus pure tradition de ces comédies stupides qu’ils regardent parfois à la télévision, l’homme avait trouvé son épouse et Martin dans une situation qui ne laissait aucun doute sur des relations fort éloignées du cadre professionnel. La suite, vous l’imaginez. »
La première partie du roman se clôt de manière mystérieuse, vaguement inquiétante. Gabriel est à sa table de travail. Il se tient la tête entre les mains, il pleure. « Une voix s’élève depuis le rez-de-chaussée : “Papa, le dîner est prêt. Tu viens ? Nous t’attendons. » Dans son journal, Gabriel vient d’écrire rageusement la date du jour. Nous sommes le mardi 5 novembre 2019.
Le roman bascule dans un flash-back. Rythmée par la structure ternaire du récit, la vie passée de la famille Lepape défile devant nos yeux. Nous faisons la connaissance des deux filles jumelles, Élise et Élodie (Tiens dans la première partie Élise n’apparaissait pas, que s’est-il passé ?). Francis Groff scrute avec beaucoup de pertinence – j’ai moi-même un frère jumeau – le mystère de la gémellité. C’est tout d’abord l’entente fusionnelle de deux êtres en apparence identiques mais profondément dissemblables et puis, les lézardes qui apparaissent, les propos qui se teintent d’acrimonie, Élise qui s’isole de plus en plus, qui souffre sans mot dire. En face, l’incompréhension des parents, la difficulté toujours plus grande de percer le secret du fonctionnement de ce petit couple d’adolescentes…
On comprend qu’une tragédie tisse lentement sa toile dans un défilé de jours où rien d’abord ne se passe mais où tout s’aggrave. Chacun s’arrange comme il peut : Catherine se raidit et Gabriel se reproche sans cesse sa lâcheté qui le tient à distance d’une vraie discussion avec Élise et, plus encore, le lent désamour pour son autre fille, qu’il sent poindre avec horreur. Et puis, vient le premier surgissement de l’inacceptable qui, dans sa tonalité malsaine, déstabilise le lecteur autant que son personnage principal, dans lequel beaucoup d’entre nous peuvent se retrouver, tant il exprime une bonté désemparée et tragiquement impuissante, une volonté de bien faire mais dépourvue de moyens, lestée qu’elle est, peut-être, d’une inaptitude au bonheur qui vient de loin.
Le drame survient et la troisième partie file vers ce 5 novembre 2019 que nous avons abandonné tout à l’heure. C’est le moment de la reconstruction mais, nul ne le sait encore, celui de l’élucidation. Le lecteur doit s’accrocher : avec une grande économie de moyens, l’auteur nous confronte à l’inavouable.
L’Homme sous le toit est une grande réussite. La progression dramatique est constante, le lecteur est cueilli, malmené sans jamais que le propos ne verse dans l’invraisemblable, mais sans non plus éviter une réalité très glauque. On sent l’indéniable métier de l’auteur dans la gestion d’une intrigue. Il n’y a pas cette sensation de bricolage que l’on éprouve chez trop d’écrivains, empêtrés dans une histoire qu’ils peinent à terminer. Ce savoir-faire se double avec bonheur d’une réelle profondeur psychologique qui fait tout le sel du roman. Et pour couronner le tout, il y a le plaisir d’un texte où rien n’est de trop mais sans sécheresse. Un coup de maître. Un coup au plexus.